La Turquie avant poste de l’UE

Réfugiés en TurquieFin novembre 2015, l’Union européenne et la Turquie scellaient un plan d’action pour freiner les flux de réfugiés. Reportage à Izmir.

Orange, rouge, taille adulte, taille enfant. L’avenue Fevzi Pasha, dans le quartier de Basmane, est une longue et triste guirlande de gilets de sauvetage. Devant chaque magasin, un rabatteur hèle en arabe ces passants qui, littéralement, ne font que passer par Izmir. Cette nuit ou la suivante, ils braveront la mer Égée pour gagner l’autre rive, une île grecque, l’Europe.

Depuis l’arrivée de l’hiver, les affaires sont moins bonnes, reconnaît Serhat, un vendeur. Il écoule dix gilets par jour, dix fois moins que l’été dernier. Dans sa boutique, il y a deux piles : « Les originaux, homologués CE, qui coûtent 70 livres [20 euros, ndlr]. Et les contrefaits, qui coûtent 35 livres. Mais il n’y a aucun danger, c’est juste qu’il n’y a pas d’étiquette », tente de convaincre Serhat. Le commerçant se fournit auprès d’ateliers clandestins, qui bourrent parfois ces vestes de tissu et d’éponges en mousse.

«Les miens flottent sans problème, insiste le vendeur. Mais dans une eau à 15 degrés, qui peut survivre plus d’une heure ? »

Les descentes de police se multiplient ces derniers temps, pour saisir 1 000 gilets un jour, 5 000 le mois suivant. En vain. Les guirlandes aux vitrines resurgissent aussitôt. « Notre mission est de tout faire pour empêcher les migrants d’atteindre les côtes et de tenter la traversée, qui est de plus en plus dangereuse », explique Bahadir Yesiltepe, chef du département de lutte contre la contrebande à la police d’Izmir.

300 passeurs arrêtés

En 2015, ses équipes ont intercepté plus de 16 000 réfugiés – dont près de 90 % de Syriens – et permis l’incarcération de près de 300 passeurs. « C’est une économie très lucrative, poursuit le policier. Imaginez un bateau de 30 à 40 personnes, qui ont chacune payé entre 1 000 et 1 500 euros. »

Devant la gare de Basmane, Hachim, 23 ans, attend un coup de fil du passeur qui lui a promis l’Europe – c’est-à-dire l’île de Chios, à 12 kilomètres en bateau. Hachim est un Yézidi de Sinjar, dans le nord de l’Irak. En août 2014, les djihadistes du groupe État islamique (Daech) ont massacré des centaines d’hommes de cette communauté non musulmane, et réduit en esclavage des milliers de femmes et d’enfants. Hachim ne rentrera pas à Sinjar, libéré en novembre. « L’Irak, c’est fini, nous ne serons plus jamais en sécurité. Ici aussi, en Turquie, Daech peut nous faire du mal », s’inquiète cet homme au regard clair. Alors il prendra la mer, quel qu’en soit le prix, dans son gilet homologué.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, plus d’un million de personnes ont traversé la Méditerranée pour rejoindre l’Europe en 2015. L’immense majorité est passée par la Grèce et ses îles de la mer Égée. Dans le même temps, les gardes-côtes turcs affirment avoir

sauvé plus de 91 000 migrants, six fois plus qu’en 2014. Mais Ankara est accusé de ne pas en faire assez. Le mois dernier encore, plus de 50 000 réfugiés ont gagné l’Europe par la Grèce. « Il y a 2,5 millions de Syriens dans notre pays. Ceux qui veulent prendre la mer essayent et essayent encore », justifie Bahadir Yesiltepe, qui cite « un problème de moyens. Moi, par exemple, j’ai 102 policiers sous mes ordres. Comment 102 policiers peuvent-ils arrêter des milliers de personnes qui s’apprêtent à traverser ? ».

Mais les États européens attendent des résultats. Ils se sont engagés à verser trois milliards d’euros à la Turquie pour l’aider à maintenir les réfugiés chez elle. Ankara a aussi demandé – et obtenu – une relance de son processus d’adhésion à l’UE, concrétisée par l’ouverture d’un nouveau chapitre de négociations. Du côté d’Izmir, pourtant, Bahadir Yesiltepe nie toute mesure « spéciale » liée à l’accord européen. « Nous travaillons toujours au maximum de nos capacités. Nous n’avons pas reçu l’ordre d’intensifier nos opérations », assure le chef de police.

« Ce n’est pas ce que j’observe, rétorque Eda Bekçi, présidente de l’Association de solidarité avec les réfugiés (Mülteci-Der). Jusqu’à récemment, nous n’avions connaissance d’aucun cas de “push-back” [lorsque les gardes-côtes repoussent voire remorquent les bateaux de réfugiés vers leur rivage de départ, une pratique illégale, ndlr] de la part de la Turquie, contrairement à la Grèce. J’ai peur que cela change. » Selon cette avocate, « la Turquie va devenir la police aux frontières de l’Europe. Les réfugiés en seront les premières victimes. Moins les gens passent, plus il y a de tentatives, plus les passeur

s s’enrichissent ».

À Izmir, en attendant l’heure du départ, les réfugiés qui le peuvent séjournent dans les hôtels du quartier de Basmane. Celui de Muammer jouxte le poste de police. « Les passeurs – des Turcs et de plus en plus de Syriens – amènent les réfugiés, qui restent entre une nuit et une semaine », raconte l’hôtelier, dont 70 % de la clientèle est syrienne ou irakienne. Après une énième cigarette, Muammer se confie : lui-même risque 32 ans de prison pour « organisation de trafic de migrants et meurtre ». En décembre 2007, cinquante «  clients » de son hôtel avaient péri en mer.

« S’il n’y avait pas les réfugiés, je mettrais la clé sous la porte. Mais je n’ai aucun lien avec les passeurs, je ne connais pas leurs noms », se défend Muammer, qui a passé 20 mois en détention préventive. « La police contrôle nos registres tous les mois, assure-t-il. Les hôtels n’ont pas le droit d’accepter les clients sans pièce d’identité et nous conservons leurs données pendant cinq ans. Mais je n’ai aucun moyen de savoir si le passeport est vrai ou faux, si le client est un réfugié ou un terroriste. »

Migrants sans-papiers

C’est bien ce qui inquiète l’Europe, alors que deux kamikazes des attentats du 13 novembre à Paris avaient été enregistrés comme réfugiés en Grèce. À Izmir, dans le quartier de Basmane, un hôtelier a affirmé au journal Habertürk que l’un des kamikazes, porteur d’un passeport syrien falsifié au nom d’Ahmad Al-Mohammad, avait séjourné chez lui. L’homme refuse d’être interviewé mais confirme « tout ce qui a été dit dans la presse » : que le terroriste du Stade de France a passé une nuit début octobre à l’hôtel Sultan et que son passeport était syrien. Après les attentats, l’hôtelier affirme avoir alerté les autorités.

Bahadir Yesiltepe, le chef de la police, ne confirme rien. Mais il se dit conscient du risque : « Souvent, les migrants n’ont pas de papiers d’identité. Nous les enregistrons sur la foi de leurs déclarations et nous prenons leurs empreintes digitales, explique-t-il. Si l’un d’eux est fiché, il ne nous échappe pas. Mais s’il n’est enregistré nulle part, s’il n’a pas été signalé par un pays européen, nous n’avons aucun moyen de le repérer », avance ce policier, qui appelle ses partenaires à « améliorer sans cesse le partage d’informations ».

Bahadir Yesiltepe suit de près les débats sur la c

rise des réfugiés en Europe voisine. Il tient à préciser : « Nous ne regardons pas tous les migrants que nous interceptons comme des criminels potentiels. À nos yeux, ce sont avant tout des victimes qui ont dû fuir la guerre, cherchent un avenir meilleur, et risquent leur vie pour cela. » Une vie qui, parfois, venait à peine de commencer. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), les mineurs représentent désormais plus du tiers des migrants qui tentent la traversée. Comme le petit Aylan, trois ans, mort sur une plage de Bodrum en septembre 2015. Son visage dans le sable avait ému le monde entier. Depuis cette photo, pourtant, plus de 300 autres « Aylan » ont péri dans cette mer-frontière entre la Turquie et la Grèce. Aux portes de l’Europe.

Article de Anne Andlauer dans Réforme du 11-02-2016